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Le Monde (France)

September 15 2003

Une pochade pour pochards

Le mensuel américain "Modern Drunkard", "écrit par et pour les ivrognes", lorgne désormais le marché britannique. Sans complexes. Churchill n'était-il pas "toujours plus ou moins en train de boire"?

Sans doute est-ce le magazine le plus festif et le moins politiquement correct du monde anglo-saxon. Comme son nom l'indique, Modern Drunkard (L'Ivrogne moderne) s'adresse explicitement, et presque exclusivement, aux piliers de bistrot et autres amateurs d'interminables lunchs généreusement arrosés.

C'est, a titré le Sunday Telegraph, "le journal qui a la réponse à tous les problèmes de la vie : se soûler".

Modern Drunkard est un mensuel américain. Si l'hebdomadaire britannique s'intéresse à lui, c'est parce qu'une version de cette publication à succès sera bientôt lancée en Grande-Bretagne. Frank Rich, 38 ans, rédacteur en chef du Modern Drunkard, a donné à son journal une devise empruntée à Charles Bukowski, écrivain turbulent et grand picoleur devant l'Eternel : "Lorsqu'on est soûl, le monde est toujours là, mais au moins il ne vous prend plus à la gorge."

Frank Rich envoie chaque mois ce message de consolation à ses lecteurs-buveurs depuis son QG de Denver, Colorado, une salle de rédaction évidemment équipée d'un bar. Les articles présentent tous un "intérêt alcoolique", qu'il s'agisse de réflexions sur les bénéfices des excès de l'ivresse ou de biographies d'ivrognes célèbres. Ainsi a- t-on pu lire un reportage intitulé "Soûlons-nous en Europe de l'Est" et un ensemble de conseils diététiques, sur le thème "Comment maigrir en buvant".

La réussite du Modern Drunkard tient au fait qu'il joue un rôle joyeusement protestataire auprès d'une minorité qui s'estime de plus en plus stigmatisée au sein d'une société américaine célébrant volontiers la sobriété comme une vertu suprême. "Chaque minorité a son magazine. Pourquoi pas nous ?", demande un abonné, rencontré à une heure matinale dans un bar de Denver. Dans les restaurants de Washington, de New York ou de Californie, les politiciens et les hommes d'affaires, désormais obsédés par l'état de leurs artères et la minceur de leur ligne, arrosent abondamment leurs repas... d'eau minérale. Et d'un Etat à l'autre, l'âge minimum légal pour être autorisé à boire de l'alcool reste obstinément fixé à 21 ans.

"Nous sommes une réaction couronnée de succès contre cette Amérique bien comme il faut, explique Frank Rich au Sunday Telegraph. Nous essayons de convaincre les Américains qu'ils n'ont aucune raison de se sentir coupables lorsqu'ils se soûlent. Après tout, l'âge d'or de l'économie américaine, dans les années 1950, était une époque où il était très fréquent que les hommes d'affaires avalent trois Martini bien tassés avant de déjeuner."

FUREUR DES ANTIALCOOLIQUES

Pour l'animateur du magazine, l'éthylisme a des bienfaits. "Très souvent, l'alcool nous aide à fonctionner dans des circonstances difficiles. Regardez Churchill. Il était toujours plus ou moins en train de boire tout au long de la seconde guerre mondiale. Si vous dressez une liste des plus grands politiciens, écrivains ou artistes que le monde a produits, vous verrez qu'elle est dominée par des alcooliques invétérés."

Frank Rich rêve de faire du Modern Drunkard un véritable magazine international où les boit-sans-soif du monde entier trouveraient matière à entretenir leur vice sans éprouver la moindre mauvaise conscience. Londres lui semble la plate-forme idéale pour réaliser un tel projet. "Côté boisson, l'Angleterre a provoqué chez moi un véritable éveil, dit-il avec émotion. Ma première pinte de Guinness fut une expérience quasi religieuse. Avant de vivre à Londres, je n'avais pas la moindre idée de la diversité des bières. Notre édition britannique sera légèrement adaptée à ce nouveau marché. Mais le ton et le contenu seront fondamentalement les mêmes, ceux d'un magazine écrit par et pour les ivrognes."

Les associations engagées dans la lutte antialcoolique haïssent, en toute logique, ce magazine. A Denver, un volontaire de Cares, une organisation qui a pour mission de procurer un gîte aux poivrots des rues, exprime sa colère devant le reporter du Sunday Telegraph : "Venez voir par ici, je vais vous montrer à quoi ressemblent les prétendus "ivrognes modernes"."

Jean-Pierre Langellier


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